Nutrition

La mesure continue du glucose en endurance de haut niveau : révolution ou effet de mode ?

Les capteurs CGM sont vendus comme des jauges de carburant en temps réel. La physiologie raconte une autre histoire. Voici ce que les preuves soutiennent vraiment, et le seul usage où un capteur vous aide réellement.

Reinout Van Schuylenbergh

Reinout Van Schuylenbergh

PhD, scientifique du sport et entraîneur d'endurance · Publié 25 August 2026

La mesure continue du glucose en endurance de haut niveau : révolution ou effet de mode ?

La mesure continue du glucose (CGM) est passée très vite du statut d’outil médical essentiel dans le suivi du diabète à celui de gadget populaire en sport d’endurance. Commercialisés comme des “capteurs de carburant” en temps réel, ces appareils promettent aux athlètes et aux entraîneurs une fenêtre directe sur l’efficacité métabolique, les fenêtres idéales de ravitaillement et l’état de forme. Mais la science soutient-elle ces promesses ?

Une revue approfondie de Helleputte, Podlogar et Gonzalez (2025), publiée dans Performance Nutrition, examine de façon critique la réalité physiologique de l’usage du CGM chez les athlètes d’endurance de haut niveau sans diabète. Ce résumé donne aux entraîneurs et aux athlètes l’état actuel des connaissances derrière ces données, et des pistes concrètes pour les appliquer.

Méthodologie de la recherche

Les auteurs ont mené une revue scientifique approfondie de la littérature actuelle sur les mécanismes physiologiques de la régulation du glucose et sur la validité, la précision et l’utilité pratique de la technologie CGM chez des populations sportives non diabétiques. Ils ont évalué les preuves dans plusieurs domaines : les stratégies de ravitaillement en temps réel, l’hypoglycémie liée à l’effort (le fameux “mur”), l’hypoglycémie réactionnelle, le suivi de la charge d’entraînement, la qualité du sommeil et la nutrition en général.

Principaux résultats

La revue met en évidence un écart important entre les promesses marketing et les preuves physiologiques.

  • L’écart de validité (glucose interstitiel vs sanguin). Les CGM ne mesurent pas le glucose sanguin directement, ils mesurent le glucose du liquide interstitiel, le liquide entre les cellules. Cela introduit un décalage physiologique de 5 à 10 minutes au repos, qui peut augmenter fortement et devenir très imprévisible à l’effort, au moment précis où les valeurs changent vite. Les CGM ne parviennent pas à capter ces variations rapides. De plus, leur précision se dégrade nettement lors d’efforts à haute intensité et lorsque le glucose est bas (sous 4.0 mmol/L).
  • Pas un véritable “capteur de carburant”. Le glucose sanguin ne représente qu’une fraction (environ 4 grammes) des glucides circulants et ne fournit que 20 à 30 % de l’énergie lors d’un effort prolongé. L’essentiel de l’énergie provient du glycogène musculaire, des graisses, du lactate et des corps cétoniques. La principale source de carburant du muscle en action est le glycogène musculaire. Comme celui-ci ne peut pas passer dans la circulation sanguine, un CGM ne peut pas le mesurer. Il y a une dissociation complète entre le glucose circulant et la disponibilité globale en glucides.
  • Aucune “zone de performance” démontrée. Le concept de “glucose performance zone”, l’idée qu’un glucose maintenu à un niveau précis, élevé ou très stable maximise la performance, ne repose sur aucune preuve causale. Des études chez des ultra-traileurs et des cyclistes professionnels n’ont montré aucun lien entre les temps de course, les données de puissance et les concentrations de glucose pendant l’épreuve.
  • La force de l’homéostasie. Un corps sain est remarquablement efficace pour maintenir le glucose dans une plage normoglycémique étroite (3.9 à 7.8 mmol/L), même lors d’efforts intenses et avec une alimentation riche en glucides. Quand le glucose monte ou descend à l’effort, il s’agit souvent d’une réponse de régulation liée à un changement d’intensité, par exemple la libération hépatique de glucose pilotée par les catécholamines lors des sprints, et non d’un signal sur l’état du ravitaillement.
  • Données nocturnes et surentraînement. Une restriction énergétique sévère ou une faible disponibilité énergétique peut abaisser la glycémie à jeun, mais les preuves actuelles sur l’usage des profils CGM nocturnes pour détecter le surmenage ou suivre la qualité du sommeil restent rares, peu concluantes et très sensibles aux “compression lows”, ces fausses valeurs basses provoquées par la position couchée sur le capteur.

Interprétation

Ce que les entraîneurs doivent retenir en priorité : une concentration de glucose est le résultat de vitesses d’apparition et de disparition, et non une mesure du flux métabolique. Une valeur stable ou élevée à l’écran ne garantit pas que les réserves de glycogène musculaire sont suffisantes. À l’inverse, une courbe qui descend ne signifie pas automatiquement qu’un athlète manque de carburant. Elle indique simplement que la captation musculaire de glucose égale ou dépasse légèrement l’apport hépatique à cet instant.

Utiliser le CGM de façon réactive, c’est-à-dire attendre une baisse à l’écran avant de prendre des glucides, va à l’encontre des principes fondamentaux de la nutrition sportive. Une stratégie de ravitaillement bien construite est proactive, calculée pour maximiser les taux d’absorption intestinale (90 à 120 g/h de glucides) et protéger le glycogène musculaire avant l’épuisement. Se fier aveuglément aux données CGM peut conduire à un excès d’apport, avec des troubles gastro-intestinaux à la clé, ou à une anxiété alimentaire inutile devant des pics de glucose post-repas parfaitement normaux.

La technologie a malgré tout une niche très utile : cartographier la sensibilité individuelle à l’hypoglycémie réactionnelle. Lorsque des glucides sont pris 30 à 90 minutes avant l’effort, le pic d’insuline combiné à la captation musculaire de glucose indépendante de l’insuline en début d’effort peut provoquer une chute passagère du glucose. Le CGM aide à déterminer si la lourdeur ou les vertiges d’un athlète en début de séance sont liés à ce phénomène.

Conseils pratiques pour les entraîneurs et les athlètes

  • Ravitailler de façon proactive, pas réactive. N’utilisez jamais un CGM pour décider quand ou combien manger pendant une course. Planifiez l’apport en glucides selon la durée et l’intensité de l’effort, par exemple 60 à 90 g/h ou plus sur les efforts longs, et entraînez cette stratégie à la lettre pour habituer l’intestin.
  • Gérez la fenêtre d’avant-course. Si un athlète a tendance à se sentir étourdi ou faible dans les 30 premières minutes d’effort (hypoglycémie réactionnelle), utilisez les données CGM à l’entraînement pour ajuster la nutrition d’avant-effort :
    • Prenez un repas riche en glucides 2 à 3 heures avant le départ pour compléter le glycogène hépatique en toute sécurité.
    • Évitez tout apport en glucides entre 90 et 15 minutes avant le départ.
    • Si vous voulez malgré tout du carburant de dernière minute, prenez un gel juste avant le départ ou pendant un échauffement actif, pour que l’effort commence avant le pic d’insuline.
  • Ne craignez pas le pic après l’effort. Une hausse temporaire du glucose après un repas ou pendant la récupération est parfaitement normale et très utile. La réponse insulinique qui l’accompagne est nécessaire pour maximiser la resynthèse du glycogène musculaire et enclencher la récupération anabolique. Éviter les glucides par peur des “pics de glucose” dégrade fortement la performance du lendemain.
  • Rangez l’écran s’il génère de l’anxiété. Si le suivi du glucose mène à des ajustements caloriques obsessionnels, à la peur d’aliments ordinaires ou à de l’anxiété au coucher, retirez le capteur. Chez des athlètes en bonne santé, une simple mesure capillaire au bout du doigt le matin donne un indicateur de santé de base moins cher, moins intrusif et tout aussi informatif, sans le risque de fausses alertes nocturnes.

Référence

Helleputte, S., Podlogar, T. & Gonzalez, J. Application potential of continuous glucose monitoring (CGM) in elite endurance athletes without diabetes: what do physiology and current evidence tell us? Performance Nutrition 1, 13 (2025). https://doi.org/10.1186/s44410-025-00013-7

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